Le monde n´a rien de joyeux (viols, meurtres, génocides…). De plus, la tristesse est plus cohérente avec le monde… mais elle redouble la douleur. Comme disait Spinoza « avoir des regrets c'est être malheureux deux fois » donc la tristesse redouble la douleur par la honte qui s'élève contre elle. Selon Spinoza, avoir des regrets équivaut a être deux fois plus malheureux. Faut-il attendre que le monde soit joyeux pour avoir enfin des raisons d'être joyeux ?
On oppose la joie à un monde qui nous rend tristes. Mais la joie est-elle un donné naturel ? Le monde de l'intersubjectivité n'est pas propice à la joie, qui doit être recherchée. On dit d’ailleurs que le juste ne trouve jamais le sommeil… La joie se construit. Le problème de la joie c'est qu'on ne se l'autorise pas, du fait du malheur et du mal dans le monde.
Distinction du bonheur et de la joie
Le bonheur, c’est la suspension éphémère de la douleur : c’est un état qui dépend du monde. Or la joie se déploie en dépit de ce qui dissuaderait un homme d'être heureux ! La joie n'a pas de conditions extérieures, elle est un détachement ou une conscience aiguë du monde.
A Goulag en Russie : il n'y a pas de bonheur, ni de pourquoi, ni de justification. C’est le spectacle du mal absolu (impensable), qui dissuade du bonheur (aucune condition extérieure ne le rend possible). Mais la joie doit pouvoir exister dans des espaces même atroces, car elle nous fait vivre. Ainsi, la joie est un remède à la tentation d'absolutiser le mal. Elle permet même de penser l'humanité des monstres, comme le fait Arendt avec la "banalité du mal". On peut aller vers une joie métabolisant le mal, sans l'exclure, sans se séparer du monde.
Existe-il une joie dans les camps ? « Même si l’on doit connaître une mort affreuse, la force essentielle consiste à sentir au fond de soi, jusqu’à la fin, que la vie à un sens, qu’elle est belle, que l’on a réalisé toutes ses virtualités au cours d’une existence qui était bonne. » (Etty Hillesum, Une vie bouleversée) « Nous pouvons être malheureux comme les hommes libres ». (Primo Levi, Si c'est un homme) Les espaces d'enfer sont ceux où on empêche l’intersubjectivité (les hommes sont des sujets pensants capables de prendre en considération la pensée d'autrui dans leur jugement propre).
Le Jésus-Christ de Lérins (souriant : rare sculpture en Europe). Ici, pas de refus de la joie dans le christianisme. Même au fin fond des enfers, au sein de la souffrance, la joie est encore possible. Le Christ ne s'exclut pas ainsi de l'humanité.
Il y a aussi l'aurige de Delphes. Son sourire est presque discret : la joie n'a pas besoin de témoigner d'elle-même avec force. Pourquoi ? Car elle n'a pas besoin d'une cause. Elle est abstraite, soustraite aux causes qui l'on suscité. La joie est donc un sentiment de plénitude sans cause apparente. La joie peut exister dans le malheur, alors que le bonheur et le malheur s´oppose ! C´est le malentendu du dolorisme.
La joie comme adhésion au réel
Il existe des obstacles à la joie : le temps et l'autre. Mais il ne faut pas mettre la joie dans un ailleurs, un au-delà du monde : la joie est inscription dans le réel. Au contraire, le bonheur est un déni provisoire de la réalité. Il suppose de se couper des autres pour protéger son bonheur.
La joie permet de regarder le monde avec plus d'attention. On est illuminé et à distance.
cf. Albert Camus, Le vent à Djémila :
"je suis ce vent et dans le vent, ces colonnes et cet arc, ces dalles qui sentent chaud et ces montagnes pâles autour de la ville déserte. Et jamais je n'ai senti, si avant, à la fois mon détachement de moi-même et ma présence au monde."
Le détachement de soi est une présence au monde, oublier ce que le moi interpose en moi-même et le monde.
La joie est en ce sens un instrument de connaissance, non conceptuelle, sensible. C'est une tendresse, une relation d'amour au monde et aux autres. Veiller l'un à l'autre. Cela implique une forme de distance…
II. Spinoza : sur la joie
N.B. : Spinoza veut philosopher par des démonstrations (une démonstration est un raisonnement qui prouve sa conclusion). On peut le critiquer ici : la philosophie parle des choses qui n’ont pas de démonstrations. On doit raisonner, mais cela n’équivaut jamais à prouver.
Pour Spinoza, le rire est une pure joie. Il est bon par soi-même, auto-justifié. La mélancolie nous arrive comme une faim et il est sain de la chasser. Le rire est un plaisir légitime.
Il s'oppose à la morale allant contre la vie. Certes, tous les vivants sont mortels, ils vont tous mourir un jour. Mais la tristesse ne va pas dans le sens de la vie. Elle va plutôt vers la mort. La tristesse est amenuisante (elle nous diminue). Au contraire, quand on est joyeux, on est en accord avec la réalité. Spinoza n’est pas un rigoriste. Dans le rigorisme, la morale corsète. Les rigoristes, par exemple, n’aiment pas le théâtre. Le rigorisme désigne un respect très strict des règles de la religion ou de la morale. Le versant moral de cette attitude mène au conservatisme en matière de valeurs.
[Kim]
IV : Pour être heureux, faut-il oublier le temps ?
Selon Nietzsche, l’oubli est bénéfique, car il permet d’éviter la nostalgie. Ne
pas être pris par l’avenir ni se plonger dans le passé, c’est être en
quelque sorte dans l’inconscience et l’insouciance. La mémoire en effet
est un fardeau qui nous empêche d’avancer : il faut donc s’en
“débarrasser” grâce à l’oubli, et revenir à un état d’innocence. C’est
un état difficile à atteindre, car les soucis sont difficiles à éviter :
l’homme a sans cesse des préoccupations, la vie ne peut être exempte de
problèmes.
V : Pour être heureux, faut-il vivre dans le présent ?
Carpe diem (Horace,
poète épicurien latin, 65 av. J.-C.) : “cueille le jour”, c’est-à-dire
profite du jour présent. On peut comprendre cette formule de différentes
façons.
cf. le film Dead Poets Society
: profiter de chaque instant ne veut pas dire de se dépêcher ; il ne
faut pas être pressé d’arriver dans le futur, car on ne profite plus
alors du présent. Au contraire, il faut prendre son temps pour le
gagner, c’est-à-dire prendre le temps d’en profiter. La vie est limitée,
il ne faut pas gaspiller du temps, et il faut “saisir le jour”. Tout le
monde meurt un jour, il faut donc être conscient du fait de n’être en
vie que pour un temps limité, car un jour — selon les mots du professeur
Keating — on “servira d’engrais pour les pissenlits”.Cela pose la
question de savoir si il faut oublier la mort pour se sentir plus libre
et ne plus avoir ce souci, ou au contraire avoir une conscience aiguë de
la mort pour se rendre compte de la valeur du temps et de la vie. On
peut soit se “divertir” au sens étymologique du mot (c’est-à-dire se
cacher ou ignorer la vérité) de la mort, ou au contraire y penser pour
donner de la valeur au présent. Il ne faut certes pas penser à la mort
en permanence, ou que cela devienne une obsession. Mais il est
profitable d’y repenser de temps en temps afin de se recentrer, de s’en
souvenir de façon à revenir à une meilleure gestion du temps qu’il nous
reste.
Table of Contents
I. Émission Arte « Philosophie » : La joie
Avec Marion Richez[Astrid]
Le paradoxe de la joie
Le monde n´a rien de joyeux (viols, meurtres, génocides…).De plus, la tristesse est plus cohérente avec le monde… mais elle redouble la douleur. Comme disait Spinoza « avoir des regrets c'est être malheureux deux fois » donc la tristesse redouble la douleur par la honte qui s'élève contre elle. Selon Spinoza, avoir des regrets équivaut a être deux fois plus malheureux.
Faut-il attendre que le monde soit joyeux pour avoir enfin des raisons d'être joyeux ?
En fait, la joie se déploie malgré le monde, : c’est le paradoxe de la joie ! (C’est notamment la thèse développée dans __//La force majeure//__ __par Clément Rosset__.)
On oppose la joie à un monde qui nous rend tristes. Mais la joie est-elle un donné naturel ? Le monde de l'intersubjectivité n'est pas propice à la joie, qui doit être recherchée. On dit d’ailleurs que le juste ne trouve jamais le sommeil…
La joie se construit. Le problème de la joie c'est qu'on ne se l'autorise pas, du fait du malheur et du mal dans le monde.
Distinction du bonheur et de la joie
Le bonheur, c’est la suspension éphémère de la douleur : c’est un état qui dépend du monde. Or la joie se déploie en dépit de ce qui dissuaderait un homme d'être heureux ! La joie n'a pas de conditions extérieures, elle est un détachement ou une conscience aiguë du monde.A Goulag en Russie : il n'y a pas de bonheur, ni de pourquoi, ni de justification. C’est le spectacle du mal absolu (impensable), qui dissuade du bonheur (aucune condition extérieure ne le rend possible). Mais la joie doit pouvoir exister dans des espaces même atroces, car elle nous fait vivre.
Ainsi, la joie est un remède à la tentation d'absolutiser le mal. Elle permet même de penser l'humanité des monstres, comme le fait Arendt avec la "banalité du mal". On peut aller vers une joie métabolisant le mal, sans l'exclure, sans se séparer du monde.
Existe-il une joie dans les camps ?
« Même si l’on doit connaître une mort affreuse, la force essentielle consiste à sentir au fond de soi, jusqu’à la fin, que la vie à un sens, qu’elle est belle, que l’on a réalisé toutes ses virtualités au cours d’une existence qui était bonne. » (Etty Hillesum, Une vie bouleversée)
« Nous pouvons être malheureux comme les hommes libres ». (Primo Levi, Si c'est un homme)
Les espaces d'enfer sont ceux où on empêche l’intersubjectivité (les hommes sont des sujets pensants capables de prendre en considération la pensée d'autrui dans leur jugement propre).
Le Jésus-Christ de Lérins (souriant : rare sculpture en Europe). Ici, pas de refus de la joie dans le christianisme. Même au fin fond des enfers, au sein de la souffrance, la joie est encore possible. Le Christ ne s'exclut pas ainsi de l'humanité.
Il y a aussi l'aurige de Delphes. Son sourire est presque discret : la joie n'a pas besoin de témoigner d'elle-même avec force. Pourquoi ? Car elle n'a pas besoin d'une cause. Elle est abstraite, soustraite aux causes qui l'on suscité.
La joie est donc un sentiment de plénitude sans cause apparente. La joie peut exister dans le malheur, alors que le bonheur et le malheur s´oppose ! C´est le malentendu du dolorisme.
La joie comme adhésion au réel
Il existe des obstacles à la joie : le temps et l'autre.Mais il ne faut pas mettre la joie dans un ailleurs, un au-delà du monde : la joie est inscription dans le réel.
Au contraire, le bonheur est un déni provisoire de la réalité. Il suppose de se couper des autres pour protéger son bonheur.
La joie permet de regarder le monde avec plus d'attention.
On est illuminé et à distance.
cf. Albert Camus, Le vent à Djémila :
"je suis ce vent et dans le vent, ces colonnes et cet arc, ces dalles qui sentent chaud et ces montagnes pâles autour de la ville déserte. Et jamais je n'ai senti, si avant, à la fois mon détachement de moi-même et ma présence au monde."
Le détachement de soi est une présence au monde, oublier ce que le moi interpose en moi-même et le monde.
La joie est en ce sens un instrument de connaissance, non conceptuelle, sensible. C'est une tendresse, une relation d'amour au monde et aux autres. Veiller l'un à l'autre. Cela implique une forme de distance…
II. Spinoza : sur la joie
N.B. : Spinoza veut philosopher par des démonstrations (une démonstration est un raisonnement qui prouve sa conclusion). On peut le critiquer ici : la philosophie parle des choses qui n’ont pas de démonstrations. On doit raisonner, mais cela n’équivaut jamais à prouver.
Pour Spinoza, le rire est une pure joie. Il est bon par soi-même, auto-justifié. La mélancolie nous arrive comme une faim et il est sain de la chasser. Le rire est un plaisir légitime.
Il s'oppose à la morale allant contre la vie. Certes, tous les vivants sont mortels, ils vont tous mourir un jour. Mais la tristesse ne va pas dans le sens de la vie. Elle va plutôt vers la mort. La tristesse est amenuisante (elle nous diminue). Au contraire, quand on est joyeux, on est en accord avec la réalité. Spinoza n’est pas un rigoriste. Dans le rigorisme, la morale corsète. Les rigoristes, par exemple, n’aiment pas le théâtre. Le rigorisme désigne un respect très strict des règles de la religion ou de la morale. Le versant moral de cette attitude mène au conservatisme en matière de valeurs.
[Kim]
IV : Pour être heureux, faut-il oublier le temps ?
Selon Nietzsche, l’oubli est bénéfique, car il permet d’éviter la nostalgie. Nepas être pris par l’avenir ni se plonger dans le passé, c’est être en
quelque sorte dans l’inconscience et l’insouciance. La mémoire en effet
est un fardeau qui nous empêche d’avancer : il faut donc s’en
“débarrasser” grâce à l’oubli, et revenir à un état d’innocence. C’est
un état difficile à atteindre, car les soucis sont difficiles à éviter :
l’homme a sans cesse des préoccupations, la vie ne peut être exempte de
problèmes.
V : Pour être heureux, faut-il vivre dans le présent ?
Carpe diem (Horace,
poète épicurien latin, 65 av. J.-C.) : “cueille le jour”, c’est-à-dire
profite du jour présent. On peut comprendre cette formule de différentes
façons.
cf. le film Dead Poets Society
: profiter de chaque instant ne veut pas dire de se dépêcher ; il ne
faut pas être pressé d’arriver dans le futur, car on ne profite plus
alors du présent. Au contraire, il faut prendre son temps pour le
gagner, c’est-à-dire prendre le temps d’en profiter. La vie est limitée,
il ne faut pas gaspiller du temps, et il faut “saisir le jour”. Tout le
monde meurt un jour, il faut donc être conscient du fait de n’être en
vie que pour un temps limité, car un jour — selon les mots du professeur
Keating — on “servira d’engrais pour les pissenlits”.Cela pose la
question de savoir si il faut oublier la mort pour se sentir plus libre
et ne plus avoir ce souci, ou au contraire avoir une conscience aiguë de
la mort pour se rendre compte de la valeur du temps et de la vie. On
peut soit se “divertir” au sens étymologique du mot (c’est-à-dire se
cacher ou ignorer la vérité) de la mort, ou au contraire y penser pour
donner de la valeur au présent. Il ne faut certes pas penser à la mort
en permanence, ou que cela devienne une obsession. Mais il est
profitable d’y repenser de temps en temps afin de se recentrer, de s’en
souvenir de façon à revenir à une meilleure gestion du temps qu’il nous
reste.